Le problème central de cette deuxième partie est : Jésus est né juif, s’est comporté en juif et est mort en juif. En 33, au moment de sa mort, il reste un petit groupe de fidèles de Jésus qui sont juifs. Le christianisme comme nouvelle religion n’est pas encore né. Il faut attendre 40 ans après pour que ce qui n’était d’une variante du judaïsme devienne une nouvelle religion. Dans quel contexte le message de Jésus a-t-il été séparé du judaïsme au cours du 1er siècle de notre ère ?
1. La Palestine au temps de Jésus.
·
Jésus naît en Palestine au sein d’un judaïsme en pleine inquiétude
·
Les causes de cette inquiétude des juifs sont nombreuses
- une inquiétude politique : cela fait longtemps que le royaume juif a été détruit (entre le VIIIè et le VIè siècle avant notre ère).
Une partie du peuple juif est restée en Palestine, une autre partie s’est dispersée sur les bords de la Méditerranée. On appelle diaspora la
dispersion d'un peuple lué par une culture. Mais les juifs continuent de rêver à ce royaume perdu et espèrent la venue d’un Messie, envoyé
de Dieu, pour retrouver leur indépendance. La Bible hébraïque a été rédigée entre le VIIIè et le IIè siècle avant notre ère, c’est-à-dire au
moment où l’indépendance politique et l'identité religieuse et culturelle des juifs est menacée par les empires voisins.
- Les Romains prennent le contrôle de la Palestine en 63 avant notre ère.
La Palestine est gérée directement par l'administration romaine dans les Provinces du nord (en brun sur la carte) mais indirectement dans la partie sud, c'est-à-dire que là les
Romains laissent aux juifs une autonomie.Par exemple, ils laissent en place des structures politiques et judiciaires juives. La Palestine est très loin de Rome (voir sur la carte:
3 semaines de navigation). Elle est une part minuscule de cet immense empire mais située en un lieu stratégique en contact avec l'empire voisin à l'Est.
L’administration romaine est tolérante envers la multitude de peuples composant l’empire de Rome : les Romains respectent en général leurs dieux mais à condition que cette diversité
religieuse ne trouble pas l’ordre et ne soit pas un obstacle au culte impérial. Le culte impérial est l’ensemble des rites pratiqués en l’honneur
des empereurs romains qui étaient divinisés à leur mort. On appelle apothéose cette divinisation des empereurs de Rome. Le culte impérial permet de maintenir une unité, une cohésion entre tous
les peuples, de langues et de cultures différentes, qui composent l’empire.
Or les juifs sont dispensés de cette obligation : cela permet aux Romains d’obtenir le calme dans cette région située aux confins de l’empire.
- Mais les Romains ne comprennent pas les rites et les interdits juifs et la cohabitation entre Romains et juifs est très difficile. Les
juifs obéissent à des interdits qui sont censés les protéger de l’influence néfaste des polythéistes et conserver leur identité originale. Ainsi en est-il des « images » ou
représentations des dieux ou des empereurs divinisés. Le partage même d’un repas avec un polythéiste pose problème. Peut-on vivre comme des polythéistes, aller au gymnase et s’entraîner nu selon
l’antique mode grecque, ou aller au théâtre au milieu des statues des dieux gréco-romains ? Le texte qui suit montre d'abord le fossé
d'incompréhension qui sépare les Romains de la culture juive. Il montre également que les juifs sont prêts à la révolte pour éviter toute offense envers leur dieu: la présence
d'une image, c'est-à-dire de la représentation d'un empereur divinisé à Jérusalem, à deux pas du Temple, lieu sacré du judaïsme, est pour eux insupportable.
- L’identité juive est menacée par une acculturation partielle, surtout visible dans les villes comme Jérusalem : une partie de la
communauté juive travaillent avec l’administration romaine et est plutôt favorables à la domination romaine et au développement économique qui l’accompagne. La culture gréco-romaine entre peu à
peu dans son mode de vie : ces juifs parlent grec comme langue de culture et se métissent. Les juifs de la diaspora, très éloignés de la Palestine, se métissent également.
Le document ci-dessous est une représentation de la ville de Jérusalem: le Temple est à gauche sur l'image, symbole de l'identité religieuse juive
sauvegardée malgré la perte du royaume juifs et les nombreux dominateurs qui se sont succédés en Palestine jusqu'aux Romains. Mais deux bâtiments imposants apparaissent au centre: le théätre dans
la ville haute (au planrégulier et destinée à l'élite juive et romaine) et le Cirque ou Grand Stade (dont il est question dans le texte précédent) dans la ville basse. Ce sont là deux
symboles de l'influence grandissante de la culture gréco-romaine qui viennent contrebalancer l'influence traditionnelle du Temple.
·
Cela amène des réactions très vives dans les milieux pieux, c’est-à-dire très croyants. Certains groupes
juifs préfèrent se couper de la ville et vivre dans le désert. D’autres sont aux bords de la révolte. Il y a une agitation permanente. Des faiseurs de miracle parcourent la Palestine. Certains
annoncent la venue d’un Messie, d’un nouveau « Roi des juifs » et la fin de l’empire romain. C’est dans ce contexte qu’apparaît Jésus.
2. Jésus : un personnage historique.
Les sources chrétiennes.
· Jésus n’a pas laissé de textes. Environ 40 ans après sa mort, ses disciples (c’est-à-dire ceux qui ont suivi son enseignement) ont entrepris de mettre par écrit son message. Ils voulaient assurer, au moyen de textes, la conservation et la transmission de cet enseignement.
· Il n’existe donc aucun écrit chrétien contemporain de Jésus.
· Les Evangiles : ce terme signifie en grec « bonne nouvelle ». Il désigne les quatre livres où les disciples ont consigné les actes et les paroles de Jésus. Le premier Evangile
chronologiquement est celui de Marc vers 70 de notre ère ; les seconds sont de Matthieu et de Luc vers 80 ; le quatrième est celui de Jean vers 95-100.
Ces quatre évangélistes sont souvent symbolisés dans la peinture religieuse occidentale de cette manière:
·
Autre source chrétienne: un ensemble de lettres écrites par les apôtres constitue les Actes des Apôtres. Un apôtre est « un envoyé au loin ». Les apôtres vont structurer, expliquer,
interpréter, diffuser le message de Jésus entre les différentes communautés de fidèles. Les plus importants sont Paul, Jacques et Pierre. Ces lettres sont appelées Epîtres. Les Epîtres de Paul
datent de 50 de notre ère.
· Avec ces textes, Evangiles et Epîtres, l’historien se trouve face à une source chrétienne : ces textes sont
des apologies, c’est-à-dire qu’ils défendent ici un personnage et ses idées. Ils sont écrits en grec, une langue de culture et de communication
utlisée dans tout l’empire.
Les sources non chrétiennes.
· L’existence de Jésus est attestée par des sources non chrétiennes dont la plus importante est l’étude de Flavius
Josèphe. Il vécut de 37 à 93. C’est un historien juif ayant acquis la citoyenneté romaine. Il écrivit plusieurs ouvrages retraçant l’histoire des juifs. Voici le court passage qu’il réserve à
Jésus :
Flavius considère donc que Jésus était un magicien, dont le charisme (le pouvoir d'attirer les foules) était important. Probablement, selon Flavius, représentait-il un danger potentiel pour
l'ordre romain. Mais il ajoute ("lorsque sur la dénonciation de nos premiers citoyens") que ce sont les autorités juives (rabbins, juges) qui ont provoqué la comparution de Jésus devant
un juge romain, Ponce Pilate. Cet historien juif a recueilli ses témoignages de ces concitoyens.
· D’autres auteurs latins ont fait de courtes mentions sur Jésus : Suétone et Tacite qui le qualifient d’agitateur juif qui fut exécuté par Ponce Pilate, représentant de l’empereur en Palestine. D’une manière générale, les historiens romains ignorent Jésus : pour eux, la Palestine est une province lointaine (à 3 semaines de Rome en bateau), agitée et difficile à gouverner.
En conclusion, la connaissance historique de Jésus est difficile : on ne peut dire grand-chose de lui. On sait qu’il est né sous le règne de l’empereur Auguste et que le gouverneur Ponce Plate était en poste en Judée, province de Palestine entre 26 et 36 de notre ère. Le reste est inconnu.
Lorsqu’on a voulu dater au VIè siècle l’histoire à partir de la naissance de jésus, on a mal calculé les dates par rapport à la chronologie romaine. En réalité Jésus est né quatre à six ans « avant Jésus Christ » et serait mort entre 30 et 33.
3. La rupture entre judaïsme et christianisme.
· Si on se réfère aux Evangiles, il semble que Jésus se conduise comme un juif pieux mais sans excès : il
respecte l’essentiel des règles juives. Dans certains passages, il semble aller plus loin et dit qu’il est venu pour respecter d’autres règles comme l’amour des autres. Mais d’autres juifs disent
aussi que respecter les commandements juifs sans faire la charité n’est pas très cohérent. Cette façon de prendre des libertés avec les règles traditionnelles du judaïsme est bien représentée
dans ce passage des Evangiles mis en image dans une fresque:
·
En réalité, dans le judaïsme il y a une multitude de jugements et d’interprétations. Qu’il prenne donc
ces libertés ne choque personne. Le christianisme aurait donc pu rester une variante du judaïsme. Comment s’est faite la rupture ? Comment cette interprétation du judaïsme a-t-elle pu
déboucher sur l’émergence d’une nouvelle religion ?
·
La rupture s’est faite en 2
temps.
· 1er temps de la rupture.
- Le message de Jésus séduit parmi les juifs. Il annonce la venue du Royaume de dieu et sa volonté s’exercera sans limite. Pour les juifs, c’est l’annonce d’une nouvelle Alliance entre Dieu et eux. Il promet également la résurrection après la mort. Le baptême et la charité deviennent des obligations religieuses.
- Or, très vite, ce ne sont plus seulement les juifs qui sont attirés mais les polythéistes, que les judéo-chrétiens nomment les païens. Et là commence un débat entre deux responsables du message de Jésus : d’abord Jacques, le vrai frère de Jésus sans doute, véritable chef de la communauté. C’est un juif très pieux, il est gardien de la tradition juive et réserve le message aux Juifs. Face à l’intérêt de païens, il leur dit qu’il faut qu’ils se convertissent au judaïsme et donc respecter les règles juives si difficiles à appliquer pour un Romain, surtout, pour les hommes, la circoncision. La peur de la circoncision est liée à un blocage psychologique : les païens sont attachés à leur intégrité physique et la loi romaine assimile la circoncision à une mutilation physique, qui est punie par cette loi.
- Jacques vit à Jérusalem mais il y a une autre ville importante où se diffuse le message
de Jésus : Antioche. Là vit et travaille un apôtre : Paul. Il attire beaucoup les
païens sans demander à ceux-ci de respecter strictement les règles du judaïsme. D’ailleurs un mot nouveau apparaît à Antioche vers 50 : le mot de « chrétien » qui regroupe juifs et païens qui adhèrent au message de Jésus, sans que les païens s’immergent nécessairement dans le judaïsme.
Cette mosaïque du XIIè siècle de la cathédrale de Monreale en Sicile, représente Paul en train de prêcher dans une synagogue: prêcher signifie enseigner un message
religieux. Il attire les païens en leur présentant le message de Jésus comme un message universel et non plus simplement juif. Cet extrait d'une de ses Epîtres (lettres) le montre clairement:
- Dès lors, la communauté chrétienne semble fonctionner à deux vitesses. Deux positions différentes entre les communautés religieuses
d'Antioche en Asie Mineure et de Jérusalem en Palestine.
Le débat est inévitable : il se déroule à Jérusalem et, finalement, on transige : on n’obligera pas les païens à respecter toutes les règles du judaïsme. C’est l’accord de Jérusalem. Les chrétiens d’origine juive appliquent les règles juives mais les chrétiens d’origine païenne, eux, ont droit à une version allégée
du judaïsme. L’accord ne paraît pas très cohérent.
·
2ème temps de la rupture : il est
déterminant.
- C’est la révolte juive de 66.C’est une révolte contre l’occupation romaine. Elle est
très vite matée et le temple de Jérusalem est détruit par le fils de l’empereur de Rome en 70. Les conséquences sont importantes : privés de ce repère, sonnés par la défaite, massacrés et
dispersés par les Romains, les juifs sont menacés dans leur identité : il y a un vrai risque de dilution du judaïsme qui est la référence fondamentale de l’unité de cette communauté sans
Etat et éparpillée. Sur la sulpture représentée ci-dessous, on voit très bien les soldats romains piller le Temple et emporter à Rome les symboles sacrés du judaïsme comme le chandelier à sept
branches ou les Tables de la Loi remises à Moïse par Dieu.
Cette perte des repères et le risque de dilution de la culture juive entraînent une réforme radicale du judaïsme. Les rabbins (spécialistes des lois religieuse) regroupent autour d’eux les juifs, resserrent l’enseignement sur la Bible des juifs (la Torah) et rejettent les
non-conformistes, les variantes du judaïsme, c’est-à-dire les chrétiens.
·
Les chrétiens prennent ainsi conscience qu’ils sont porteurs d’une religion nouvelle. Les Evangiles
rédigés après 70 (Matthieu, Luc et Jean) insistent sur les différences plutôt que sur les points communs entre christianisme et judaïsme.
· D’où cette notion nouvelle d’appel à évangéliser (à convertir) les populations non chrétiennes. Une notion capitale dans notre histoire. Or rien ne prouve que jésus ait voulu étendre son enseignement à d’autres qu’aux juifs. La phrase célèbre des Evangiles : « Allez enseigner à toutes les nations » : tous les exégètes (spécialistes des textes bibliques) sont d’accord pour dire que cette phrase n’est pas de Jésus.
· D’où aussi l’idée insistante dans les Evangiles que Jésus suit le
judaïsme mais en le dépassant.
·
Le christianisme comme nouvelle religion est donc né dans un contexte particulier qui l’a profondément
marqué. L’Occident et une partie du monde hérite donc des conséquences de ce contexte.
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